Le chef de gouvernement hôte de la Maison de la Presse à Tanger

El Othmani voit-il juste ou  prend-il ses désirs pour des réalités?

                                    par le
Dr Abdelhak BAKHAT

 
Pour un psychiatre, tel que Saâdeddine El Othmani, il était facile de jongler avec la presse, lors de sa rencontre avec les médias, dimanche dernier à la maison de la presse à Tanger.
La différence entre El Othmani et son prédécesseur à la tête du gouvernement, Abdelilah Benkirane, c’est que ce dernier est impulsif, populiste outre mesure, se voulant jovial et épatant, fournissant le plus souvent  des réponses spontanées, parfois irréfléchies, en tirant sur tout ce qui bouge, alors que El Othmani, lui, est d’une nature tout à fait opposée, et ses réponses, quoique parfois sonnant le vide, sont réfléchies pour convaincre ou pour contourner… Des réponses de psychiatre politisé !
Jouant tantôt à la surprise, tantôt à l’incertitude ou encore à l’évasif, le chef de gouvernement a plutôt laissé les journalistes sur leur fin, lundi dernier à la Maison de la Presse à Tanger, ne leur révélant que ce qu’il a bien voulu dévoiler, tout en donnant l’impression à certains qu’ils l’avaient « cuisiné », pendant que d’autres, moins dupes, ont compris son jeu.
Ce jeu était d’ailleurs trop visible, notamment quand, jouant à la surprise, il a fait semblant de tomber des nues,  prétendant « ne pas être au courant » d’un quelconque remaniement ministériel probable, tout en laissant subtilement la porte entr’ouverte sur la question ; ou encore quand il a confirmé ce qu’il avait prétendu, la veille, lors du 3e congrès de l’association « Avocats et justice »,  en affirmant que sa majorité gouvernementale « est la plus soudée jamais vue au Maroc depuis les vingt dernières années ». On peut considérer que cette réponse relève de « l’excès de confiance », une expression  très courante dans le jargon psychiatrique, se traduisant par une survalorisation des  capacités et une croyance presque infaillible en l’avenir.
A partir de là, il serait légitime de se poser la question de savoir si Saâdeddine El Othmani est plus réaliste que nature ;  très futé pour être coincé par une question médiatique, ou alors prend-il réellement ses désirs pour des réalités ?

En tout cas, les séismes menaçants qui secouent, de temps à autre, la majorité gouvernementale, ne semblent pas inquiéter, outre mesure, le chef de gouvernement.
Au contraire, El Othmani s’extasie même en considérant que son exécutif est plus soudé mieux que n’importe quel autre.
Dans une précédente édition, nous avions évoqué cette question en long et en large, faisant pourtant  ressortir de fréquentes prises de bec entre différents responsables de partis constituant la coalition gouvernementale, et menaçant, à chaque fois, la cohésion au sein de l’exécutif.
Soulignons, à ce sujet, que  Saâdeddine El Othmani et son gouvernement  peinent à maîtriser le gouvernail de leur embarcation qui menace de chavirer à chaque nouvelle vague sous forme de problèmes auxquels ils ne trouvent pas de solutions.
Les analystes estiment que  le gouvernement conduit par le parti de la justice et du développement (PJD) a souffert, depuis le début, d’un manque de cohésion patent. Il a également été secoué par plusieurs remaniements ministériels dans le cadre de la mise en œuvre du principe constitutionnel de corrélation entre responsabilité et reddition de comptes.
En fait, il n’y a jamais eu de coordination ou de consensus franc  au sein de la majorité à propos d’un quelconque dossier d’importance. Et pour ne rien arranger, le gouvernement  subit également des pressions externes qui ont affecté son action de manière notable.
La situation se complique davantage par des entrées en ligne de l’ancien chef de gouvernement Abdelilah Benkirane, et l’ancien ministre du PPS, Nabil Benabdellah, devenus des « trouble-fête » depuis leur limogeage des postes de responsabilité qu’ils occupaient, chose qu’ils ne parviennent pas à digérer.
Malgré ce climat hostile, le chef du gouvernement Saâdeddine El Othmani  nie l’existence d’un clivage au sein de la majorité impliquant un quelconque futur remaniement ministériel, se disant plutôt  fier du bilan de son gouvernement qu’il a qualifié d’ »honorable ».
« La majorité gouvernementale fonctionne de manière normale et peut-être mieux que toutes les majorités gouvernementales passées, parce qu’elle connait moins de bourrasques », a-t-il dit avec assurance, se félicitant même du fait que : « Le débat enflammé est une chose positive, normale et appréciable. La froideur des débats n’est pas bénéfique à la vie politique. La divergence est normale, et nous ne sommes pas en accord sur certaines choses », reconnaît El Othmani niant toutefois la présence d’une quelconque opposition interne à son gouvernement et insistant sur son point de vue défensif : «Il est normal qu’il y ait des divergences de positions et d’opinions entre partis alliés. On peut le retrouver dans toutes les majorités dans le monde », s’accrochera-t-il à répéter que son gouvernement est « le plus cohérent du Maroc de ces 20 dernières années».
« Les problèmes de ce gouvernement sont bien moins graves que ceux du gouvernement de Benkirane, en particulier après le retrait de l’Istiqlal » estime El othmani, saisissant l’occasion de renvoyer la balle à son frère-ennemi qui ne cesse de le harceler.
A propos d’un éventuel remaniement ministériel, Saâdeddine El Othmani semble tomber  des nues, jouant à la surprise et s’écriant, presque scandalisé : « Je ne suis pas au courant. Je n’ai pas de remaniement à l’ordre du jour.  Pourquoi en voulez-vous un à tout prix ? », a-t-il répondu aux journalistes,  poursuivant sur le même ton : «Dans l’absolu, un remaniement gouvernemental n’est pas la fin du monde, sauf que je n’en ai aucun sur la table, en ce moment, et ce malgré « quelques » divergences qui restent liées à la nature humaine» dira-t-il.
Se rétractant aussitôt, El Othmani a cependant admis qu’un remaniement de la sorte a généralement lieu à mi-mandat et qu’effectivement, certains partis qu’il n’a pas nommés,  demandent un tel remaniement, mais que «rien de sérieux» n’a été décidé jusqu’à présent.
Toujours à ce propos, réagissant  à une question portant sur la maladie du ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, qui vient de subir avec succès une opération du cœur à Paris et qui devrait rester longtemps en convalescence, ce qui devrait logiquement impliquer son remplacement à la tête de ce département, El Othmani a répondu que le gouvernement attend et souhaite le rétablissement rapide du ministre Laftit, estimant que l’important, c’est qu’il n’y ait eu, pour le moment, aucune décision ni entame de discussions sur la question d’un quelconque  remaniement.
Saâdeddine El Othmani n’a cependant  pas exclu cette possibilité, soulignant que «le remaniement gouvernemental n’est pas une question tabou».
Sur un autre volet, réagissant à une question relative à des relations privilégiées et stratégiques de son parti de la justice et  du développement (PJD) avec des forces politiques étrangères notamment au Moyen-Orient, allusion faite au Qatar et à la Turquie, deux pays présentés comme des soutiens majeurs de la mouvance des Frères musulmans, Saâdeddine El Othmani répond, en sa qualité de secrétaire général du parti de la Lampe, que sa formation n’a aucun lien exceptionnel avec le Qatar ou la Turquie.
« Le PJD n’a aucun lien privilégié avec le Qatar ou la Turquie », a-t-il affirmé, ajoutant que son parti « ne peut être compatible avec un pays, mais avec des partis politiques » et précisant  que : « l’AKP turc est un parti laïc, tandis que nous avons une référence islamique, en plus de la différence de régime politique dans les deux pays ». (NDLR : Le Parti de la justice et du développement ou AKP (en turc : Adalet ve Kalkınma Partisi) est un parti islamo-conservateur′, au pouvoir en Turquie depuis 2002.)
S’agissant des relations tendues entre le Maroc et certains pays du Golfe, le chef de gouvernement a souligné que « les relations diplomatiques marocaines sont fondées sur des bases solides, en particulier avec les pays avec lesquels nous entretenons des relations amicales et historiques. Les différends avec ces pays ont été abordés et surmontés » dira-t-il.
Concernant le bilan à mi-mandat de son exécutif, Saâdeddine El Othmani a affirmé que, pendant les deux dernières années «  le gouvernement a réalisé des chantiers, lancé des réformes et promulgué des législations attendues depuis plusieurs décennies et avec une cadence inégalée depuis des décennies ».
Il a indiqué que le bilan de l’action de l’exécutif sera « profondément examiné et discuté » durant les deux prochaines semaines au sein du parlement, faisant savoir que des données chiffrées seront mises à la disposition de l’opinion publique pour lui permettre de constituer une image claire sur les réalisations du gouvernement pendant cette période
Le chef du gouvernement a assuré que son exécutif entend poursuivre ces réformes dans une multitude de secteurs, ajoutant que les prochaines années seront aussi celles de la mise en œuvre de plusieurs lois, notamment celles relatives à la déconcentration et aux Centres régionaux d’investissement.
El Othmani s’est, par ailleurs, félicité du fait que, pour la première fois, le classement du Maroc dans l’indice de perception de la corruption a fait un bond de 17 places, passant de la 90e place en 2016 à la 73e en 2018.
De même pour le rapport « Doing Business », dans lequel le classement du Maroc est passé de la 120ème  place en 2010 à la 69ème  en 2017, puis à la 60ème place en 2018.
Ces déclarations intervenaient à la veille de la présentation, lundi 13 mai, du bilan à mi-mandat de l’Exécutif et ce, devant les deux chambres réunies du Parlement où, là encore,  Saâdeddine El Othmani a apporté un sérieux démenti à toutes les informations faisant état d’absence de cohésion dans les rangs de sa majorité et tenu à saluer «l’harmonie» entre les membres du «bloc gouvernemental». (Harmonie dites-vous ?).
« Nous sommes sur la bonne voie» et «les indicateurs sont au vert» ; dira-t-il.
Sur les mouvements de contestations, notamment à Al Hoceima et Jerada, le chef de gouvernement  est resté très évasif : « Le Hirak du Rif a commencé bien avant la désignation de ce gouvernement. Cependant  nous avons veillé à intervenir rapidement par une accélération de l’exécution du programme  « Al Hoceima Manarat Al Moutawassit », a expliqué Saâdeddine El Othmani, rappelant,  notamment, les «nombreuses visites» effectuées par ses ministres pour s’enquérir sur place de l’état d’avancement des projets  arrêtés en septembre 2015 devant le Roi Mohammed VI, et annonçant que tous les projets entrant dans ce cadre seront réalisés en 2020. «Nous avons encore une année devant nous», a-t-il souligné.
Au sujet des projets de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, le chef de gouvernement s’est félicité du fait  «qu’on a pu rattraper le retard, et que les travaux se poursuivent sans écueils, avec une finalisation prévue des projets programmés avant fin 2019», dira-t-il.
Quant à la ville de Jerada, El Othmani a rappelé, sans s’attarder sur le sujet,  le lancement de projets dans cette ville minière, affirmant qu’«ils avancent selon un rythme raisonnable ».
Pour conclure, Saâdeddine El Othmani a plaidé par un  argument hérité de  son prédécesseur, Abdelilah Benkirane, pour faire taire les critiques: « Aucun gouvernement n’est capable de régler les problèmes du Maroc en deux années ou durant tout son mandat ; les «citoyens ne se rendent pas compte de ce que fait l’exécutif !» dira-t-il.
Nous serions tentés de lui répondre que les citoyens sont très conscients de la situation, considérant que l’exécutif  est tenu d’exécuter  un travail pour lequel il est chichement bien payé, et qu’il doit veiller à l’exécuter convenablement, en accordant moins de temps aux mesquines querelles de politicards…
 

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