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A quoi joue El Othmani ?

A quoi joue El Othmani ?

Le 09-01-2018 à 12:25:23

L’enseignement au Maroc reste une grande problématique dans un pays qui tarde encore à trouver un équilibre entre un secteur privé onéreux pour la majorité des Marocains et une école publique taxée de tous les maux. Le Conseil supérieur de l’éducation et de la formation travaille, depuis plusieurs années, à trouver la meilleure manière de ressusciter l’école publique. Et des polémiques viennent souvent ajouter au flou. Parmi ces problématiques, il y a celle de l’enseignement public que l’on veut rendre payant, un dossier auquel s’attaque le gouvernement El Othmani et qui risque de constituer le premier incendie de ce début de 2018. En effet, le conseil de gouvernement devait ouvrir, jeudi dernier, cette nouvelle année par un examen du secteur, en se penchant sur un projet de loi relatif au système de l’éducation, de l’enseignement, de la formation et de la recherche scientifique. Cette nouvelle approche se résume dans le fait que le gouvernement El Othmani s’apprête à imposer des taxes aux élèves et étudiants des écoles publiques et à réguler les mensualités des écoles privées. Si l’on ne peut qu’applaudir cette dernière formule qui pourrait mettre fin à l’anarchie qui règne depuis le début dans le système de l’enseignement privé devenu une véritable jungle où la bourse des ménages est mise à rude contribution, on ne peut que déplorer le fait que l’enseignement public devienne payant.
On suppose que le projet en gestation aura une valeur stratégique puisqu’il définit les contours de l’école marocaine de demain. Il faut dire que le texte apporte énormément de nouveautés avec une valeur ajoutée potentiellement importante, traitant notamment du contenu de l’enseignement, les méthodes pédagogiques, l’ouverture des programmes sur les valeurs universelles ainsi que les concepts de citoyenneté et d’appartenance à la nation. Cependant, et c’est là où le problème se pose, la disposition phare concerne la fin de la gratuité de l’enseignement. Le gouvernement précédent avait déjà tâté le pouls avec notamment Lahcen Daoudi alors ministre de l’enseignement supérieur qui avait évoqué la contribution des familles d’étudiants dans le financement de certaines spécialités d’enseignement supérieur, en l’occurrence la médecine. A l’époque ces déclarations avaient provoqué un tollé. Aujourd’hui, le gouvernement El Othmani entend prendre le sujet à bras-le-corps , mais à une dimension plus vaste Le gouvernent actuel envisage donc de faire adopter un projet de loi-cadre visant à imposer des taxes aux apprenants (élèves et étudiants) pour accéder à des cycles de formation spécifiques, que ce soit au lycée ou dans les facultés, portant ainsi une grave atteinte à la gratuité de l’école publique dont la grande majorité des élèves et étudiants sont issus de milieux modestes. Le projet insiste sur le caractère obligatoire de l’école pour toutes et tous jusqu’à l’âge de 15 ans. Jusque-là, rien d’extraordinaire, puisque l’école sera gratuite dans le secteur public jusqu’à l’âge de 15 ans. Pour le financement de ce premier cycle éducatif, le texte évoque le rôle des pouvoirs publics dans la diversification des ressources et incite l’Etat à faire appel à «la solidarité nationale et sectorielle, appelant à la contribution notamment des familles aisées, des collectivités territoriales, des établissements et des entreprises publics et du secteur privé. De quelle manière cette contribution sera-t-elle perçue ? Le texte est muet à ce sujet. Au-delà de 15 ans, le projet de loi exige de l’élève ou de l’étudiant le paiement de droit d’inscription et d’autres frais supplémentaires dans l’enseignement secondaire et supérieur. Pour nombre d’observateurs avertis, ce projet de loi constitue une grave atteinte à la gratuité de l’école publique. Déjà que, malgré que tous les cycles de l’enseignement public soient relativement gratuits, les chiffres concernant l’éducation sont particulièrement alarmants. La durée moyenne de scolarisation de la population marocaine âgée de 15 ans au Maroc est parmi les plus faibles au monde. Elle était de 5 ans et 6 mois en 2014, soit une durée inférieure aux 6 années d’études primaires. Le Maroc est classé dixième sur les 13 pays arabes recensés par l'Instance nationale d'évaluation (INE) et arrive loin derrière le trio en tête de la région MENA: la Jordanie (10.02 ans), les Emirats arabes unis (9.25 ans) et la Palestine (9.12 ans). Selon l’INE, ce retard est dû notamment à la faible proportion de la population ayant atteint le niveau de l’enseignement supérieur. En 2014, elle était de 8,5%. Si ce pourcentage est comparable à ceux enregistrés dans la région MENA en 2000, il est inférieur à ceux affichés par les pays développés au début des années soixante-dix. Soulignons que la Constitution de 2011 évoque le rôle de l’Etat ainsi que des collectivités locales pour garantir aux citoyens un accès à l’éducation. Ainsi l’article 31 stipule que «l’Etat, les établissements publics et les collectivités territoriales œuvrent à la mobilisation de tous les moyens à disposition pour faciliter l’égal accès des citoyennes et des citoyens aux conditions leur permettant de jouir des droits : (….) à une éducation moderne, accessible et de qualité, à l’éducation sur l’attachement à l’identité marocaine et aux constantes nationales immuables». Cela dit, la loi fondamentale du pays parle aussi de la contribution des citoyens en stipulant notamment dans son article 39 que «tous supportent, en proportion de leurs facultés contributives, les charges publiques que seule la loi peut, dans les formes prévues par la présente Constitution, créer et répartir». De même, l’article 40 stipule que «tous supportent solidairement et proportionnellement à leurs moyens, les charges que requiert le développement du pays…». Le département de l’éducation nationale est de très loin le premier poste budgétaire pour la nation. En 2017, le ministère de l’Education nationale avait coûté 54,4 milliards de dirhams à l’Etat. Ce ministère a vu son budget augmenter de 9% pour atteindre 59 milliards de dirhams pour 2018. Les fonds alloués à l’éducation nationale vont porter, selon les responsables, sur la construction de 141 nouveaux établissements scolaires et la mise à niveau des infrastructures et des équipements des anciens. Il sera également question du recrutement de 20.000 enseignants contractuels, la poursuite de l’extension de la couverture des différentes provinces par la création des filières de baccalauréat professionnel pour atteindre 28.000 élèves inscrits, la promotion des filières internationales du baccalauréat marocain pour atteindre 63.748 élèves inscrits, et l’introduction de la langue française en première année du primaire. Toujours est-il que l’on continuera à se demander si le fait de supprimer la gratuité de l’enseignement public permettra-t-il d’augmenter la durée moyenne de scolarisation des personnes âgées de 15 ans et plus ou, au contraire, découragera-t-il les parents d’élèves à envoyer leurs enfants à l’école ? Le gouvernement a-t-il opté pour la bonne solution ou s’apprête-t-il à compliquer la situation davantage ? Autant de questions auxquelles Saâdeddine El Othmani devrait réfléchir à deux fois avant de prendre le risque potentiel d’anéantir un secteur déjà moribond..
PH : DR
Par : le Dr Abdelhak BAKHAT



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