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| Conférence a Tanger: Le don d’organes humains au regard de la science,
de la loi et de la religion |
Le don d’organes humains, c’est quoi au juste ? D’où proviennent les organes ? La loi et la religion autorisent-elles le don d’organes ?
Le Maroc est le dernier de la classe en matière de greffe d’organes dans les mondes arabe et musulman : qu’est-ce qui explique ce mauvais palmarès ? C’est à toutes ces questions et à bien d’autres que se sont efforcés de répondre trois éminents spécialistes, dans le cadre d’une conférence organisée par le Rotary Tanger Doyen sous le thème : « Le don d’organes humains au regard de la science, de la loi et de la religion ».
Cette manifestation scientifique qui a eu lieu mardi 13 avril courant à l’hôtel Rif Spa, était animée par le Docteur Mourad Mohamed El Bakkali, chirurgien à Tanger, qui a développé le volet médical ; le Docteur Abdelkhalek Ahmadoune du Conseil des Oulémas à Tanger, qui a exposé le côté religieux, et le Professeur Abdeslam Benhaddou, universitaire, ancien doyen de la faculté de droit à Tanger, qui est intervenu sur l’aspect juridique.
La rencontre s’est déroulée en présence du vice-consul de France à Tanger, M. Lionel Paquet ; du président de l’Université Abdelmalek Essaâdi, M. Mustapha Bennouna ; du corps médical comptant plusieurs médecins du secteur privé ; de la présidente de l’association des enfants autistes, Mme Fadila Al Majda ; de la past-présidente de l’association des femmes entrepreneuses AMFEDES, Mme Malika Benslimane et de membres de son association ; du past-gouverneur et du président du Rotary club Tanger Doyen, MM. Hadj Ahmed Hayat et Mustapha El Broji, aux côtés de past-présidents et membres de leur club organisateur ; ainsi que de plusieurs invités de marque.
Le volet médical
Dans son riche exposé, le Dr Mourad Mohamed El Bakkali a commencé par positionner le don d’organes dans sa définition scientifique, expliquant qu’une transplantation, ou greffe, consiste à remplacer des cellules, tissus ou organes défaillants par d’autres sains, issus d’un don ou d’un prélèvement sur une personne, lorsque cette mise en place dans le corps humain d’un organe étranger est devenue nécessaire pour permettre au malade de retrouver une existence normale.
Il n’y a pas de limite d’âge légale pour le donneur et le critère retenu est la qualité des organes à prélever ; c’est l’état physiologique du donneur qui en décide, indique le conférencier, précisant que, premièrement, les organes peuvent être prélevés sur une personne décédée en état de mort encéphalique, c’est-à-dire que son cerveau ne fonctionne plus, mais que son coeur bat toujours ; deuxièmement, une personne décédée d’un arrêt cardiaque peut tout de même donner son rein et son foie, cependant, dans un tel cas, il faut respecter de nombreuses conditions comme le temps ; troisièmement, il est aussi possible de faire un don de son vivant.
«La greffe peut concerner le rein, le cœur, le poumon, le foie, le pancréas, la cornée, l’os-cartilage, la peau ou très rarement l’intestin», précise le Dr El Bakkali qui, remontant à l’origine de la transplantation d’organes, indique que les premiers succès chez l’homme, dans le monde, datent des années 1959 pour le rein, 1967 pour le cœur et 1981 pour le bloc coeur-poumon.
Cependant, pour qu’une greffe réussisse, dira-t-il, il faut, d’une part, greffer un tissu ou un organe dont les caractéristiques biologiques soient les plus proches de celles du receveur: c’est ce que l’on appelle la compatibilité tissulaire et, d’autre part, maîtriser les phénomènes inéluctables de rejet, explique l’intervenant précisant qu’il s’agit là d’une plus ou moins grande similitude biologique des tissus du donneur avec ceux du receveur, sachant que chaque être humain se définit, sous l’angle biologique, par des antigènes réunis en un groupe tissulaire qui lui est propre.
Pour ce qui est des complications possibles, le Dr Mourad Mohamed El Bakkali explique qu’elles sont essentiellement de deux sortes : 1) le rejet quand la greffe n’est pas tolérée par le receveur ; 2) l’infection : en luttant contre le rejet, on diminue les capacités de défense de l’organisme contre les bactéries, virus et parasites rendant le patient plus vulnérable (immuno-déprimé). La contrainte principale est liée à la nécessité de poursuivre le traitement immunosuppresseur (médicament anti-rejet) à vie. Cela impose une surveillance régulière.
La greffe est souvent vécue comme une seconde naissance, estime le conférencier, surtout lorsque le patient est en mesure de reprendre sa vie relativement normale et exercer son activité professionnelle ou sa scolarité, et presque tous les sports dont il a envie.
Evoquant le don d’organes au Maroc, le Dr El Bakkali indique que notre pays figure en queue de peloton des pays arabes et musulmans en matière de transplantations. En outre, l’histoire de la transplantation au Maroc se confond avec celle de la greffe rénale. Ainsi, il n’y a que la greffe rénale à partir de donneur vivant et la greffe de cornée qui sont effectuées au Maroc.
Pour le rein, le taux d’intervention est très faible et ne répond nullement à la demande sans cesse croissante. Il n’existe aucun travail de référence ayant calculé de manière précise les frais de la greffe rénale. Cependant, une évaluation approximative a été faite par les urologues et les néphrologues de la Wilaya du grand Casablanca permettant d’avancer un ordre de grandeur de 230.000 dirhams, n’incluant pas les honoraires des médecins et chirurgiens.
Si l’on prend le cas de la cornée, seulement 150 malades bénéficient d’une greffe chaque année, un chiffre dérisoire comparé à la demande également croissante. L’opération chirurgicale de la cornée à l’hôpital Cheikh Zayd à Rabat coûte environ 30.000 DH.
Selon un sondage d’opinion, 19% de la population urbaine marocaine, croient que la transplantation ne se pratique pas au Maroc ; 13,4% discutent du sujet ; 85% sont favorables à la transplantation, partant de différentes considérations au sein de la société marocaine : humanisme 51,80%, liens familiaux 37,50%, solidarité 31,50 %, liens sociaux 22,70% et altruisme 2,70%.
D’un autre côté, des appréhensions sont suscitées par les risques liés en grande partie à la pratique (38,9%), la non maîtrise de la technique (38,1%), l’incompétence humaine (33,4%) et la religion (24,7%).
Pour ce qui est du but de la transplantation, 64,1% des personnes interrogées pensent que cette technique thérapeutique est pratiquée pour guérir les malades ; 32% ont répondu qu’elle permet de prolonger la vie ; 28,5% croient qu’elle soulage la souffrance, alors que 18,9% pensent qu’après la transplantation la qualité de vie du malade s’améliore.
L’aspect religieux
Sur le plan religieux, le Docteur Abdelkhalek Ahmadoune du Conseil des Oulémas à Tanger explique que l’Islam autorise le don d’organes quand il s’agit de sauvegarder une vie humaine, mais interdit strictement le commerce de ces organes.
L’islam ne limite pas la charité (Sadaqah) à l’argent, il étend cette notion à toute œuvre charitable dont celle de faire don d’une partie de son corps au profit d’autrui. Il s’agit de l’une des formes de charité les plus élevées et les plus méritoires car le corps vaut beaucoup plus que la fortune. Il n’est, en effet, pas permis au musulman de voir un individu ou un groupe subir un préjudice qu’il est capable de lever sans rien faire, ou sans faire ce qui est en son pouvoir pour le lever. Par conséquent, il est permis de soulager un être humain souffrant d’une insuffisance rénal en lui faisant don de l’un des deux reins sains. Cela est non seulement permis, mais méritoire aussi; le donateur sera rétribué pour avoir fait cette miséricorde, méritant ainsi la miséricorde de Dieu.
En bref, la Chariaa protège l’homme dans son intégralité et dicte la bioéthique, ce qui signifie, en termes de déontologie, la morale inspirée par le souci de limiter les manipulations du vivant, notamment en médecine et en génétique. Dans tous les cas, le corps humain doit être respecté mort ou vivant, mais le don d’organe est licite (sourate 5, verset 32 du Coran).
Qu’en dit la loi ?
C’est le professeur Abdeslam Benhaddou, universitaire, ancien doyen de la faculté de droit à Tanger, qui a pris la parole pour développer l’aspect juridique de la question.
Se basant sur le guide de bonnes pratiques en matière de transplantation d’organes et de tissus humains au Maroc, le conférencier explique que les textes de loi lèvent toute ambiguïté sur les questions de prélèvement et de transplantation. Ils définissent les personnes susceptibles d’être donneurs et précisent les structures qui sont agréées par l’Etat dont, pour le moment, le Centre hospitalier Ibn Sina de Rabat, le CHU Ibn Rochd de Casablanca, l’hôpital militaire Mohammed V de Rabat, les CHU de Marrakech et de Fès, et l’hôpital Cheikh Zaïd de Rabat. La loi stipule, aussi, qu’en aucun cas, le don d’organes ne peut être rémunéré ou faire l’objet de transaction.
Concernant la nature des donneurs, ce sont, d’une manière générale, les proches de premier degré (parents, enfants, frères et sœurs) ou même de deuxième degré (oncles, tantes, cousins et cousines) ainsi que les cas spécifiques du conjoint après une année de mariage.
Pour ce qui est de la volonté du don, le donneur doit exprimer son désir d’offrir un rein ou tout autre organe devant une commission dirigée par le président du tribunal de première instance, un représentant du procureur du Roi et deux médecins nommés par le ministère de la Santé, sur proposition du Conseil de l’Ordre.
Par ailleurs, le consentement est basé sur un principe juridique plus général qui est celui de «l’inviolabilité» du corps humain. Selon la loi marocaine, les organes humains ne peuvent être prélevés que sur des citoyens vivants ou en état de mort cérébrale et qui doivent «faire acte de don de leurs organes de leur vivant»… Quant aux décédés, les choses sont aussi claires. Le prélèvement sur cadavres est évoqué dans plusieurs articles de la loi. A titre d’exemple, on stipule que: «Peuvent être agréés à effectuer le prélèvement d’organes et de tissus humains à des fins thérapeutiques ou scientifiques, sur les personnes en état de mort cérébrale et sur cadavres, les hôpitaux publics civils et militaires désignés…».
Malheureusement, cette activité ne prend toujours pas son envol au Maroc, alors que le concept «la mort donne la vie» est appliqué dans plusieurs autres pays.
Un débat musclé
mais très instructif
Une fois le débat ouvert, il s’est avéré très instructif eu égard à l’originalité et à l’importance du sujet. A un certain moment, ce débat s’est révélé relativement musclé notamment à l’évocation de l’éthique et de la déontologie de la profession de la santé, et de la responsabilité civile et pénale du médecin dont l’engagement moral est humaniste et dont la mission est de prévenir et de guérir et de non pas de nuire.
Mais, cela n’a altéré en rien l’entente et la cordialité au sein de l’assistance constituée notamment de conférenciers et d’invités de grande qualité, ainsi composée
d’intellectuels et de scientifiques de haut niveau.
M. ABOUABDILLAH
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