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Beni Makada entre le passé et le présent
Les violents incidents qui se produisaient périodiquement à Béni Makada au cours des décennies 80 et 90 avaient suscité suffisamment de commentaires dans les medias pour faire passer ce quartier pour un haut lieu d’insubordination. Des qualificatifs entendus sur les ondes résonnent encore douloureusement dans les oreilles de ses habitants. Il faut dire que Béni Makada ne ratait pas l’occasion de défrayer la chronique par les débordements qui s’y produisaient régulièrement à chaque mouvement de masse (grève, marche de protestation ou autre).

Béni Makada
délaissée
Béni Makada qui fut de tous temps, le point de fixation de toutes les obsessions dont souffrait Tanger, était-elle devenue pour autant un repère de brigands comme certains voulaient bien le laisser croire ?
Or rien n’était plus faux ! Bni Makada la frondeuse avait depuis toujours fait trembler l’autorité, même à l’époque de l’administration internationale, car c’était de ce faubourg déshérité que partaient les grandes manifestations réclamant le retour de Mohamed V, l’indépendance et le rattachement au reste du Maroc. C’étaient en fait les «carrières centrales» de la zone internationale.
D’ailleurs, pour les anciens de Bni Makada, accueillir dans leurs murs la semaine dernière le petit-fils de Mohamed V n’était qu’un juste retour des choses. Ils ne pouvaient pas, en effet, ne pas considérer cette visite comme une reconnaissance royale de leur patriotisme et une juste réhabilitation de leur quartier qui a tant souffert d’une marginalisation si injuste. Cette réalité vécue telle que dans les foyers, où le souvenir de Mohamed V est resté très vivace, a fait sortir en masse jeunes et moins jeunes pour l’accueil de Mohamed VI dont ils se souviendront certainement pendant longtemps de la visite.
Après l’Indépendance, le bidonville s’était agrandi, exode rural oblige ! Tout en se déplaçant davantage vers l’est pour devenir tentaculaire avec toujours la même carence en infrastructures qui en faisait pratiquement un no man’s land. Derrière la colline de Bni Makada, des constructions enchevêtrées, visiblement édifiées à la va-vite, s’entassaient pêle-mêle à perte de vue, sans axes de circulation et sans repères, en dehors de quelques minarets faméliques de mosquées ici et là. Le chômage, le désœuvrement et la misère allaient déverser la jeunesse de ce faubourg dans les rues du centre-ville comme vendeurs à la sauvette d’articles de toutes sortes et de toutes provenances ou comme travailleurs occasionnels au service du secteur informel à la place devenue dès lors prépondérante dans l’économie tangéroise.
Puis vint la campagne d’assainissement qui priva le petit commerce informel de ses sources traditionnelles de ravitaillement et de financement sans offrir d’alternatives à ces travers. Les ingrédients d’une explosion sociale se trouvaient ainsi réunis. Dorénavant tous les prétextes devaient être bons pour en découdre avec l’establishment.

Un exode migratoire continu
Comment en était-on arrivés là ? Certes les enfants de Bni Makada comme ceux de tout le croissant méditerranéen souffraient ici et là des conséquences d’une démographie galopante et du déficit d’investissement cumulé depuis les années cinquante. L’exode vers les grandes métropoles du Nord, Tanger, Tétouan et les faubourgs frontaliers de Sebta et Melillia était devenu l’unique recours de la jeunesse rifaine après la fermeture de l’Europe aux flux migratoires venus du Sud. De sorte que la population tangéroise est passée de 290.000 en 1980 à plus d’un million d’habitants en 2008, dont plus du tiers dans la zone de Bni Makada et sa périphérie qui absorbent ainsi l’excédent démographique dans des conditions d’accueil particulièrement précaires.
Dans une ville à la tradition cosmopolite fortement ancrée, puisque en 1956 les étrangers constituaient alors 28% de la population et sa frange la plus aisée, un nouvel exode provenant cette fois-ci de toutes les régions déshéritées du royaume, avec une présence croissante de l’immigration africaine, pose de nouveau avec acuité la problématique de l’afflux migratoire et ses conséquences au plan urbanistique.
A présent, le titre de la pièce théâtrale de Kateb Yacine «Mohamed prends ta valise» garde toute sa signification pour une frange de la population en voie de «nomadisation» vers l’inconnu puisque ceux qui, par chance, franchissent le détroit, à leurs risques et périls, ne donnent plus signe de vie à leurs proches, étant devenus, dans le meilleur des cas, la proie des négriers modernes, traqués en permanence par la police et expulsés dès qu’ils tombent entre leurs mains.
L’espoir au présent
L’espoir avait-il perdu ses droits de ce côté-ci de la Méditerranée ? Il semblait pourtant bien que oui à la fin de la dernière décennie, à en juger par les contre-performances d’une économie malade qui n’a pas su trouver en quarante ans la voie du développement la plus conforme à ses potentialités et à ses atouts. Le constat était effectivement amer : sans arrière-pays agricole et sans ressources naturelles, l’économie régionale, à défaut d’un marché intérieur suffisamment large, était forcément tributaire du rôle qui lui échoyait dans la répartition nationale du travail. A cet égard les intentions des pouvoirs publics étaient décryptées à l’aune des projets gouvernementaux dessinés pour chacune des régions du royaume. Ainsi, l’absence à Tanger d’une université digne de ce nom était ressentie comme la négation du passé culturel séculaire de la cité et une injustice qui pénalisait en premier lieu les familles aux ressources limitées en privant leurs enfants de formation universitaire.
Dans un contexte où les secteurs économiques traditionnels comme ceux de la pêche ou du tourisme ne répondaient plus aux exigences minima du développement, aucune perspective annonciatrice d’un changement ne se profilait à l’horizon.
La pêche n’occupait plus qu’une partie infime de la population active alors que le tourisme, jadis principale activité de la ville, régressait substantiellement à tel point que l’infrastructure hôtelière devait passer de 51 unités et 8.305 lits en 1980 à 40 unités et 7.527 lits en 1994 tandis que le nombre annuel d’entrées de touristes par Tanger ne s’élevait plus qu’à 330.032 contre 349.336 par Bab Sebta.
Le réseau routier côtier était dans un état si lamentable qu’il mettait hors d’accès des sites naturels d’une beauté incomparable, tandis que l’arrêt du chantier de l’autoroute Larache -Tanger était interprété souvent ici comme une preuve supplémentaire du désintérêt du pouvoir central quant au sort de cette partie du royaume.
Aussi le redémarrage de ce chantier en 1999 devait-il être perçu comme le premier signe tangible d’un changement réel de la politique gouvernementale dorénavant davantage à l’écoute des besoins des populations. Dans la foulée, le lancement des travaux de la route côtière Tanger – Saïdia et surtout les chantiers de Tanger-Med devaient rendre l’espoir à la capitale du Nord. Un espoir confirmé par les nombreux chantiers de rénovation urbaine, en particulier celui du front de mer, et l’amélioration des infrastructures telles que l’inauguration de la nouvelle gare ONCF et l’extension de l’aéroport.
La relance
La politique de relance de la capitale du Nord ne pouvait tourner le dos à l’extrême dénuement des zones périphériques dont Bni Makada constitue l’arrondissement le plus peuplé.
L’annonce d’un budget de 1.200 millions de DH pour réhabiliter ses infrastructures dans un environnement plus convivial devrait mettre fin à la véritable discrimination sociale que la population avait fini par considérer comme une malédiction dont ne tiraient profit finalement que les «pêcheurs en eaux troubles».
Sortir Bni Makada de la marginalisation nécessitera également de mettre fin à son enclavement par l’extension de l’offre actuelle en moyens de transport public et la fluidification du trafic automobile la reliant aux centres névralgiques de la cité du détroit dont elle constitue une composante sociale essentielle qu’aucun découpage administratif ne peut démentir.
En particulier, l’axe central reliant Bni Makada au Souk de Barra devrait pouvoir être décongestionné tel que recommandé par les diverses études effectuées à cet effet. Le succès indéniable rencontré par les autorités locales dans le réaménagement de l’espace Sidi Bouarrakia – Mendoubia et les travaux en cours de la rocade atlantique confortent l’optimisme affiché par la population quant au règlement du problème de la circulation automobile, véritable fléau actuel et pas seulement durant la période estivale. Les difficultés énormes que connaît la circulation automobile à Tanger contribuent à l’asphyxie des zones périphériques tant les échanges avec le cœur de la cité sont denses et vitaux pour leur développement.
Les tribulations des piétons ne connaissent non plus pas de limites, entre des trottoirs souvent chaotiques et des sémaphores, pourtant tout fraîchement installés mais qui ignorent superbement jusqu’à leur existence ! Le piéton n’aura qu’à se faire écraser s’il lui venait à traverser pour franchir le trottoir d’en face sans la présence d’un agent de la circulation.
Sur un plan plus général, une politique de relance devra également prendre en compte la demande sociale en matière d’assainissement et de transport urbain, le parc actuel de bus s’avérant mal adapté à la topographie de la ville et très polluant. En matière de sécurité et de voirie beaucoup reste à faire en dehors des axes principaux de circulation.
La question de l’aménagement d’un nouveau cimetière se pose avec acuité, ceux des Moujahidines et du Marshan étant saturés. La municipalité attend-elle une explosion de colère populaire pour enfin réagir et permettre aux tangérois d’avoir droit à une sépulture digne pour leurs proches ?
A présent que Tanger a retrouvé sa place dans le concert des villes qui comptent sur le pourtour méditerranéen et que le syndrome de Bni Makada s’éloigne peu à peu, il ne reste plus aux Tangérois qu’à espérer avoir enfin une municipalité qui soit au niveau des attentes de leur population. En phase avec l’éclat retrouvé d’une ville mythique digne des célébrités qui y ont vécu, qui l’ont adorée et qui ont tant fait pour son renom et sa pérennité. Il n’y a aucune raison de désespérer car, qui peut le plus, peut le moins.


Mourad Akalay




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